Chapitre 6

Chapitre Six

— Qu’est-ce que tu fais, maman ? l’interpella la voix ensommeillée d’Emmy depuis le lit.

Laine aurait d? se douter que sa fille s’agiterait, surtout avec la lampe encore allumée, mais si Roarke venait ce soir, elle devait être prête.

Elle avait préparé un change pour chacune d’elles, y compris un hijab supplémentaire, et venait de retirer le carton à l’arrière de l’unique photo encadrée de la chambre.

Une photo de famille d’elle, Emmy et Cameron. Elle glissa le cliché dans son sac fourre-tout. Une fois qu’elles se seraient échappées, elle ignorait quand, ou même si, elles reverraient Cameron. Sans oublier qu’elle ne savait pas si leurs affaires à Londres seraient accessibles.

Il pourrait s’écouler un certain temps avant que sa fille n’ait à nouveau un contact avec son père, et il était important qu’Emmy sache qui il était — que cet homme ait été bon envers elle et Emmy ou non.

Sur la photo, tous les trois étaient à la plage, riant et souriant face à l’objectif.

Ces moments ne représentaient peut-être pas qui était vraiment Cameron, mais c’était le père dont Emmy se souvenait.

— Je me prépare juste pour aller dormir, ma puce. Rendors-toi.

— C’est notre…

Laine porta un doigt à ses lèvres, prise d’un mouvement de panique.

Elle fit rapidement glisser son sac sous le lit, puis grimpa à c?té de sa fille et éteignit la lumière.

Les pièces principales de la maison étaient équipées de caméras — elle n’en avait pas repéré dans leur chambre, mais cela ne signifiait pas qu’il n’y avait pas de micro.

Elle se blottit contre Emmy, souhaitant pouvoir la préparer à celui qui pourrait venir ce soir. Mais elle ne le pouvait pas. — Je t’aime, mon petit bouchon.

? Petit bouchon ? était leur mot secret, celui que Laine utilisait pour avertir Emmy de ne plus dire un mot.

Les bras d’Emmy se raidirent, mais elle resta silencieuse.

à la place, elle se serra plus fort contre sa mère.

D’ordinaire, Laine ne devait l’utiliser qu’en présence des autres épouses et des enfants, ou de Cameron.

Elle embrassa les cheveux de sa fille et l’enveloppa étroitement dans ses bras. Si les choses ne se passaient pas comme prévu ce soir, elle pourrait être séparée d’Emmy — ou pire.

La peur l’envahit, lui embrumant les yeux.

Elle ne pouvait imaginer une vie sans Emmy.

Elle ne pouvait imaginer sa fille grandissant sans sa mère.

Que Cameron soit damné. Ils avaient eu une belle vie.

Emmy aimait son école à Londres, ses amis.

Elles avaient eu une maison avec un jardin et Emmy avait une magnifique chambre sur le thème des fées.

Maintenant, elle restait vide.

Tout ce qu’Emmy aimait était resté là-bas.

Laine n’avait peut-être pas eu la relation parfaite. Elle n’avait peut-être pas vraiment connu l’homme avec qui elle vivait. Mais elle avait eu Emmy, et cela rendait tout meilleur.

Elle ne pouvait pas la perdre.

La respiration douce d’Emmy se régularisa et son petit corps se détendit. Laine passa ses doigts dans les longues mèches de cheveux de sa fille.

Le doute vint ébranler ses plans — et si Roarke ne venait pas ? On était déjà vendredi. Il avait dit ce soir ou demain soir. Elle avait besoin d’un plan de secours, car s’il ne se manifestait pas d’ici dimanche, il leur faudrait trouver une autre issue.

Vlop, vlop, vlop

Le vrombissement des hélices au-dessus de leurs têtes faisait vibrer le siège de Roarke.

Ils survolaient la mer Persique, au large des c?tes irakiennes.

Voyager au-dessus de ces eaux nécessitait des autorisations en raison de la forte présence militaire.

Il avait d? faire jouer quelques relations pour obtenir le passage, mais cette partie était le cadet de leurs soucis.

Il consulta sa montre. Presque minuit. Le ciel nocturne et sombre entrait en collision avec les lumières de la terre ferme.

Si loin des villes et des villages, la pollution lumineuse était quasi inexistante.

L’hélicoptère s’éloigna davantage de la c?te pour survoler le fleuve Arvand Rud et, quelques minutes plus tard, il passa au-dessus du Karoun.

— ?a va ? demanda Viper via le casque.

Roarke resserra sa prise sur son AR-15 et grogna. ?a n’allait pas du tout, bordel. Il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Plus important encore, il n’avait aucune idée de ce que Laine et sa fille avaient traversé — à part l’enfer.

Il reporta son attention sur la fenêtre et Twist s’imposa à son esprit comme un linebacker.

Dieu, il aurait aimé que le frère de Laine soit là.

Qu’il n’ait pas à diriger cette mission lui-même.

Il était déjà responsable de la mort de Twist. Il ne pouvait pas supporter l’idée qu’il arrive quelque chose à Laine aussi.

Pourtant, il n’avait pas le choix. Si ses émotions n’étaient pas si vives et s’il s’était agi de n’importe quelle autre extraction, il n’aurait même pas transpiré.

Mais Laine et sa fille étaient... délicates. Vulnérables. Pas seulement parce qu’elles étaient innocentes dans toute cette histoire, mais parce qu’en tant que femme et enfant dans cette partie du monde, elles étaient confrontées à plus de risques que quiconque ne devrait en subir.

— Arrivée dans une minute, annonca le pilote, Taintor, dans son micro.

La descente familière de l’appareil lui souleva le c?ur et fit grimper son rythme cardiaque. Roarke vérifia son équipement ; Viper et Striker firent de même.

— Trente secondes avant le largage, cria à nouveau Taintor.

L’adrénaline l’envahit. Bien qu’ils n’arrivent pas sous les tirs comme lors d’autres missions à haute tension, sortir rapidement de l’appareil et se mettre en mouvement était tout aussi crucial ici.

— On touche le sol, annonca Taintor.

L’hélico descendit les six derniers mètres et heurta le sol.

Roarke défit sa ceinture et retira son casque, puis ouvrit la porte. Un souffle de vent cinglant provoqué par les pales le frappa alors qu’il sautait au sol.

Son équipe atterrit à ses c?tés et ils se mirent à courir.

Une fois qu’ils furent à l’écart, l’hélico reprit de l’altitude. Ils progressèrent d’un pas vif. Sans le soleil, l’air était piquant. Il espérait que Laine et sa fille étaient habillées chaudement.

— à quelle distance ? demanda Viper.

— Un peu moins de trois kilomètres, répondit Roarke.

Leurs bottes dévoraient le terrain. à ce rythme, il ne leur faudrait pas plus de vingt minutes pour atteindre la résidence.

— Je veux avoir un visuel sur la voiture avant d’investir les lieux.

Il avait besoin d’avoir clairement en tête la distance entre la maison et leur véhicule de fuite.

— Recu. Elle est garée à environ deux cent cinquante mètres à l’ouest, près de la rivière.

Roarke hocha la tête, les muscles tendus et le souffle court alors qu’ils accéléraient la cadence.

Quelques minutes plus tard, Viper fit un signe de tête vers les broussailles. Il sortit sa lampe torche et balaya les feuilles du faisceau lumineux. — Elle est là.

— Vérifie les clés, ordonna Roarke. Il ne laissait rien au hasard. Une seule erreur pourrait co?ter des vies innocentes.

— Tu veux les prendre ? demanda Viper en passant sa main sur le pneu avant.

— Non. Si l’un de nous ne s’en sort pas, celui qui aura Laine et sa fille devra pouvoir déguerpir.

— C’est noté. Viper brandit un anneau brillant où pendaient deux clés. — Juste ici.

Une partie de la tension se relacha dans la poitrine de Roarke. — Parfait. On y va.

Ils bifurquèrent vers le nord-est et cheminèrent sur le terrain accidenté. La terre et l’herbe composaient l’essentiel de leur environnement, parsemé de quelques feuillages. Il y avait huit cents mètres entre la résidence et leur véhicule.

Fait chier.

S’ils avaient eu plus d’hommes, il aurait demandé à l’un d’eux de venir les chercher. Ce serait bien plus rapide et s?r que de devoir tous courir. Mais intervenir avec seulement deux hommes réduisait leur taux de réussite à un niveau qu’il ne souhaitait pas envisager.

— Tu penses à ce que je pense ? demanda Viper.

— On est loin de la voiture. Roarke ne cacha pas son mécontentement.

— Il n’y a que trois gardes. On peut les neutraliser facilement, dit Striker avec un haussement d’épaules.

— Trois gardes, plus Cameron et une bande de femmes et d’enfants innocents, ajouta Roarke.

— C’est vrai, mais on n’en a que deux à sortir de là. Je parie qu’une fois que les coups de feu vont retentir, ils ne sortiront pas de leurs chambres.

— Elles sont enfermées à clé de toute facon, ajouta Viper.

Le c?ur de Roarke se serra. S’il pouvait se permettre le risque, il les sortirait toutes de là si elles voulaient partir. D’après ce qu’il savait, Cameron avait tout d’un connard violent.

La résidence apparut. Ses grands murs de ciment étaient impossibles à rater. Un portail métallique devint visible, mais ils bifurquèrent vers l’est pour rester hors du champ des caméras. Il avait déjà étudié chaque bribe d’information qu’il avait pu obtenir.

Avant de franchir les murs, ils allaient neutraliser les caméras. En atteignant le ciment à l’arrière de la forteresse, Roarke plaqua son dos contre la pierre froide.

— Micros branchés, leur rappela Viper alors que Striker et lui s’appuyaient à ses c?tés.

Roarke sortit son oreillette de sa poche et l’inséra dans son conduit auditif. — Test, chuchota-t-il.

Les gars confirmèrent la réception.

— Lance le brouilleur, ordonna Roarke à Viper.

— Ma partie préférée, dit Viper avec un petit rire en attrapant l’appareil fixé à sa ceinture.

L’appareil allait intercepter les connexions internet et interrompre le flux des caméras. Si la sécurité de Cameron était au point, ils s’en apercevraient vite, mais ils devraient avoir assez de temps pour entrer dans la maison avant que quelqu’un ne vienne voir qui ou quoi était responsable.

— Bougez, ordonna Roarke.

Il détacha son grappin de sa ceinture et le lanca sur le haut du mur. Le métal percuta la pierre dans un tintement sec.

Son équipe suivit, et en quelques secondes, ils escaladèrent le mur de trois mètres et sautèrent sur la propriété de Cameron. Des arbustes et des arbres bordaient le jardin le long du mur, leur offrant une couverture. Silencieusement, ils avancèrent en file indienne, courant vers la maison.

Roarke gardait le dos vo?té et son fusil fermement en main tout en balayant du regard l’espace devant eux. Laine avait dit que sa chambre était au sous-sol et que la porte la plus proche se trouvait au rez-de-chaussée.

Une fenêtre située à environ deux tiers au-dessus du sol attira son attention, l’appela. Mais il ne pouvait pas être certain que c’était la sienne.

Ils s’approchèrent de la terrasse et Roarke leva son poing en l’air à angle droit au-dessus de son épaule, avertissant Striker et Viper de s’arrêter. Il mit un genou à terre, son pouls battant contre son cou.

Mais ce n’était pas la peur qui faisait résonner son c?ur si fort — c’était l’excitation pure, bordel. La satisfaction. Les endorphines que l’on n’obtient que lors des missions risquées.

Et il se sentait parfaitement à sa place.

— Mouvement sur ta droite. Les mots à voix basse de Viper parvinrent à l’oreille de Roarke.

Sans bouger la tête, il déplaca son regard de quelques centimètres vers l’est. Effectivement, un garde déambulait nonchalamment sur le c?té de la maison.

Une arme pendait sur sa poitrine, son visage était baissé alors qu’il fixait l’appareil dans sa main, la lueur bleue de l’écran éclairant ses traits.

— Il est pour moi, chuchota Striker.

Roarke n’avait pas besoin de regarder par-dessus son épaule pour savoir que Striker avait le garde dans sa ligne de mire. L’homme traversait la terrasse, sans se douter de leur présence.

— Quand tu veux. L’impatience de Striker ne l’ébranla pas.

— Attends, répliqua Roarke d’une voix à peine audible. Autant il voulait éliminer le garde immédiatement, autant ils devaient être aussi silencieux que possible. Faire ca devant des fenêtres, même à cette heure-ci, pourrait être fatal.

Quand le garde atteignit le coin ouest de la maison, Striker émit un bruit agacé. — Hors de portée dans 3… 2…

— Vas-y.

Un sifflement sourd retentit derrière Roarke. Une demi-seconde plus tard, un impact discret fit écho dans la nuit. Le garde s’effondra, le seul autre bruit fut celui de son téléphone frappant le ciment.

— On avance ! siffla Roarke.

Ils traversèrent la terrasse, Roarke en tête. Il atteignit le garde mort au sol et s’empara de son arme, la glissant dans la sangle de son gilet.

La radio du garde crépita et quelqu’un parla en persan, s’adressant à l’homme au sol sous le nom d’Avram. Roarke s’approcha du flanc de la maison et gravit le petit talus qui menait au rez-de-chaussée.

— Coupe le courant, ordonna-t-il à Striker. Aucune lumière ne brillait à l’intérieur, mais ils devaient s’assurer que cela reste ainsi.

En suivant les dalles de la terrasse, il atteignit une porte latérale — ce devait être celle dont Laine avait parlé. Il fouilla dans sa poche avant et sortit un kit de crochetage.

En insérant les deux outils dans la petite serrure verticale, il marqua une pause et regarda Striker manipuler l’appareil dans sa main. Avant de déverrouiller la porte, il devait être s?r que le système de sécurité était désactivé.

L’anxiété lui martelait les tempes. Ils avaient quelques secondes — une minute ou deux tout au plus — avant que les autres gardes ne viennent chercher Avram. Une fois qu’ils auraient compris qu’il avait été tué, l’endroit serait bouclé.

Il voulait que Laine et sa fille soient sous sa protection avant que cela n’arrive. Chaque seconde était comme un marteau-piqueur contre son crane. — C’est quoi le problème ? siffla-t-il.

— Rien, j’y suis. Un instant.

Roarke serra les dents.

Clac.

Le bourdonnement de l’électricité et du système de ventilation s’arrêta. Roarke fit pivoter ses outils et le verrou céda. Remettant les objets dans sa poche, il ouvrit la porte.

L’air chaud de l’entrée contrastait avec la brise fra?che de l’extérieur. Un escalier descendait, et un autre montait. Il irait chercher Laine pendant que Viper et Striker s’occuperaient des gardes et s’assureraient que la voie était libre.

— On se déploie, chuchota-t-il.

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