Chapitre 21
Chapitre Vingt-Et-Un
Laine était assise sur la rangée du milieu de la camionnette, Cameron coincé à c?té d'elle, son arme pointée sur son abdomen. L'un de ses hommes conduisait. Amir et Emmy étaient sur la banquette derrière elle.
Elle s'était décalée de quelques centimètres de facon à être presque de biais, ce qui lui permettait de jeter un coup d'?il à sa fille dès que Cameron était distrait.
Les lampadaires défilaient par les vitres, projetant une lueur orange à l'intérieur du véhicule. Emmy pleurait doucement, Big Bun serré sous son menton.
Elle avait envie d'exiger de savoir où il les emmenait, mais ca ne servait à rien. Laine adressa un clin d'?il à Emmy, s'efforcant de réconforter son bébé alors qu'elle ne pouvait même pas la toucher, puis elle baissa les yeux vers le plancher de la camionnette.
Il lui fallait une arme.
Cameron lui avait pris son pistolet, mais essayer de le lui reprendre était un risque qu'elle ne prendrait pas — pas encore. Elle l'avait pourtant vu le glisser dans sa ceinture, dans son dos.
Ils roulèrent en silence pendant une bonne demi-heure. Des panneaux pour la Virginie-Occidentale lui indiquèrent qu'ils se dirigeaient vers le sud.
— Papa, où est-ce que tu nous emmènes ? sanglota Emmy depuis le siège arrière. Je veux r-rentrer à la maison.
— Silence, lacha-t-il entre ses dents. Tu rentres à la maison. Avec moi. Là où est ta place.
— Non ! Tu es méchant. Je ne veux pas aller avec toi ! Le cri percant d'Emmy déchira l'air.
Il fallut à Laine toute la volonté du monde pour ne pas se retourner vers sa fille. Si elle accordait trop d'attention à ses pleurs, Cameron risquait de s'en prendre encore plus à Emmy. Laine serra les poings, prête à attaquer s'il levait ne f?t-ce que la main sur elle.
Mais Cameron ne dit pas un mot. Pas à Emmy. Son regard froid et acéré br?lait la joue de Laine. — C'est ta faute. Tu as monté ma propre fille contre moi.
Laine s'humecta les lèvres et déglutit.
— Vous n'êtes qu'une lache, cracha-t-il. Toutes mes autres femmes sont heureuses. Vous auriez pu l'être aussi.
Un ricanement lui échappa avant qu'elle ne puisse le retenir. Ses yeux à lui flamboyèrent, mais elle ne pouvait plus reculer. Elle ne pouvait plus contenir la haine qui l'habitait.
— Vous ne m'avez jamais demandé si je voulais être votre quatrième femme. Vous ne m'avez pas non plus dit qu'elles existaient avant de nous emmener en Iran. Sa voix gagna en assurance, sachant que certains de ses hommes désapprouveraient une telle transgression.
— Comment aurais-je pu vous faire confiance après ca ? Après Daria ? L'accusation fit vibrer l'air vicié.
Son visage se déforma en une expression qu'elle n'arriva pas à identifier, mais qui fit frissonner sa peau d'effroi.
— Est-ce que je ne vous ai pas dit ce qu'il adviendrait de votre langue si vous parliez sans y être autorisée ?
Le souffle de Laine se bloqua au fond de sa gorge. Elle ne pouvait pas le quitter des yeux, de peur que le moindre mouvement brusque ne le pousse à mettre sa menace à exécution sur-le-champ. Emmy dut sentir que la tension avait changé de nature, car elle s'arrêta de pleurer.
Cameron reporta son attention sur le chauffeur et lanca quelques mots en persan.
Les n?uds dans l'estomac de Laine se desserrèrent d'un cran, mais il restait un problème de taille.
Il fallait qu'elles s'échappent avant qu'il ne soit trop tard.
Roarke s'agenouilla à c?té du corps presque sans vie de son ami. Un sang rouge et épais inondait le parquet autour des hanches de Striker.
Son cerveau était en ébullition tandis qu'il pressait un torchon sur la plaie par balle à la cuisse de Striker, pendant que Wraith appuyait sur celle à l'épaule. Deux tirs. Le verre brisé de la fenêtre et le sang sur le canapé indiquaient qu'il avait été touché sans sommation.
La culpabilité le rongeait.
Wraith parlait rapidement au téléphone, criant après les répartiteurs des secours et donnant leur position. Ils avaient appelé Viper en quittant l'aéroport, et il était déjà à moins d'une heure de Pittsburgh.
Est-ce que ca allait changer quoi que ce soit, bordel ? Il n'avait aucun moyen de retrouver Laine et Emmy. Aucun indice. Rien qu'une maison vide.
Et son meilleur ami à l'agonie.
— Allez, vieux, aboya Roarke en appuyant plus fort sur la plaie, une partie de lui essayant désespérément d'endiguer l'hémorragie, l'autre espérant que la douleur réveille son ami.
— J'ai besoin de toi, putain, s'étrangla-t-il.
Il ne pouvait pas perdre un autre homme. Un autre frère sous ses ordres.
Il connaissait Striker. S'il était conscient, il dirait à Roarke de partir — de les retrouver avant qu'il ne soit trop tard. Les sirènes qui hurlaient à l'extérieur firent rena?tre l'espoir en lui.
D'un signe de tête à Wraith, il laissa son ami prendre le relais avec le torchon pour maintenir la pression sur les deux blessures pendant que Roarke bondissait sur ses pieds. Il accueillit les urgentistes à la porte ; ils se précipitèrent à l'intérieur et s'agenouillèrent aux c?tés de Striker.
Wraith s'écarta, le visage sombre. Il s'approcha de Roarke. — ?a va aller ?
La poitrine de Roarke se serra en les regardant s'affairer frénétiquement pour stabiliser Striker. — Il faut que je les trouve.
La large paume charnue de Wraith s'abattit sur son épaule. — On va les trouver, mon pote. Cet argot écossais agacant aurait fait sourire Roarke en toute autre circonstance.
— Comment ? exigea-t-il. Pas seulement parce qu'il était dévoré par le doute. Pas seulement parce que la tache semblait insurmontable. Mais parce qu'il avait besoin d'une foutue réponse. D'un miracle.
— J'y ai réfléchi. Il a d? vous pister. C'est le seul moyen qu'il avait de les trouver.
Il voulut se passer la main sur le visage, mais la chaleur du sang de Striker encore sur sa paume l'arrêta. — Je ne vois pas comment c'est possible. Aucun d'entre eux n'a d'appareil...
— Et un traceur GPS ? Le ton feutré de Wraith lui donna la chair de poule.
Il pivota vers le couloir. Atteignant la chambre, il fouilla le sac fourre-tout vide de Laine. Inspectant les poches et passant ses doigts dans chaque recoin, il secoua la tête.
Wraith sortit les gilets de Laine et d'Emmy, les examinant le long des ourlets où un traceur aurait pu être cousu.
Seigneur, il perdait la tête. Un traceur n'avait aucun sens alors que leurs sacs n'avaient rien. Cameron n'aurait pas pu savoir quels vêtements elles avaient emportés ou...
Il eut un souffle coupé. Oh, putain.
Wraith se figea, les yeux écarquillés. — Quoi ?
Il contracta les épaules. — Le lapin.
Sans la peluche, il ne pouvait pas vérifier ses soupcons, mais il savait au plus profond de lui que Cameron leur avait glissé quelque chose.
Serrant le poing, il se tourna vers le mur et frappa.
La cloison de platre céda et il arma son bras pour un second coup.
La main de Wraith attrapa son coude sans forcer.
— Hé. Garde ton calme, désapprouva-t-il, utilisant une expression qui eut exactement l'effet inverse.
Roarke fit volte-face. — Je n'ai jamais eu autant envie d'extirper l'écossais qui est en toi à coups de poing.
Le rire sonore et accentué de Wraith dissipa la tension dans la pièce. — Déjà entendu ca.
Roarke expira par le nez, puis alla dans la salle de bain attenante pour se laver les mains. L'eau devint d'un rouge vif tandis qu'il nettoyait le sang de Striker. Le bruit de l'eau étoutta les bribes de conversation des secouristes et toutes ses pensées.
Il fut transporté à une autre époque. Un autre ami. Une autre vie.
Unis par la perte, la douleur, la culpabilité.
Des choses qu'il ne pouvait pas refaire, qu'il ne pouvait pas changer. Pas maintenant.
— Hé, Wraith se pencha dans l'encadrement de la porte. Tu vas finir par t'écorcher la peau à force de frotter.
Roarke coupa le robinet d'un coup sec puis s'essuya les mains. — Désolé, connard. J'essaie de voir comment cette hypothèse pourrait nous aider.
Le coin de la bouche de Wraith se releva légèrement. — Si Cameron a utilisé un traceur, ca veut dire qu'il était en ligne. Il leva l'index. Le web. Le Cloud. L'Ethernet. Une fois que ca finit là-dedans, tout est tracable.
L'espoir se mit à vibrer en lui. — Bizarrement, je n'imaginais pas que tu étais un hackeur hors pair.
à la seconde où les mots sortirent de sa bouche, il serra les lèvres. Il y avait un homme assez calé en technologie pour réussir ca.
Et il était en route.
Un courant d'air froid provenant de la fenêtre centenaire sifflait son vent de mauvais augure dans le sous-sol.
Le sol de ciment froid et dur volait la moindre chaleur que son corps dégageait.
Ramenant ses genoux un peu plus contre sa poitrine, elle inspecta chaque recoin de la pièce de trois mètres sur trois.
De l'eau s'égouttait du plafond à quelques pas de là, un son constant, subtil mais assez fort pour la rendre folle. Balayant du regard la flaque d'eau, tout en pensant à la moisissure toxique qui s'insinuait dans ses poumons, elle examina le reste de l'espace.
Le désespoir l'envahit. Même si elle trouvait une foutue arme, elle restait face à trop d'obstacles. Il lui faudrait tuer Cameron, trouver Emmy et neutraliser les deux gardes qui se dresseraient sur son chemin.
Elle prit une inspiration tremblante et regarda le plafond. à plusieurs reprises, elle avait entendu Emmy pleurer. Bien que l'idée de sa fille seule et effrayée lui brise le c?ur, au moins elle savait qu'Emmy était en vie.
La dernière chose qu'elle avait entendue remontait à environ trois minutes, quand Cameron avait hurlé ? dors, maintenant ! ?
Et elle pria pour qu'Emmy s'exécute. Au moins, elle n'aurait pas à voir ou à être témoin du meurtre de sa mère. Peut-être qu'après tout, Cameron épargnerait un tel sort à leur fille.
— Papa !
Oh mon Dieu.
Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle avait envie de crier à Emmy de se taire. Des pas déterminés martelèrent le plancher, chacun d'eux serrant un peu plus le c?ur de Laine.